Auguste Ley ou les ambiguïtés d'un "progressiste" du premier 20e siècle

Laura Di Spurio

Auguste Ley, l’autopsieur et voleur de cerveau, était un « caractère, un original », explique Marie-Laure Wybauw pour décrire son arrière-grand-père. Fouiller ses notices biographiques, ses écrits et ses archives personnelles révèle en effet un homme aux positions tranchées et sans concession. S’intéresser au médecin-chef de l’asile dépôt de l’hôpital St-Jean, c’est aussi et surtout se confronter à des facettes multiples qui, en 2021, paraissent irréconciliables. Pourtant, une fois replacées dans l’époque qui est la sienne, ces facettes, sans jamais se contrarier, permettent de dévoiler les ambiguïtés d’un homme que l’on décrivait comme un « innovateur » et un « progressiste ardent » (RBPP, 1957).

La jeunesse d'Auguste Ley

Auguste Ley est né en 1873 à Érezée, un village de l’Ardenne belge où son père Félix (1846-1919) est instituteur. Félix est plus qu’un instituteur de village, il est aussi l’auteur de nombreux articles publiés dans des revues littéraires et pédagogiques qui lui vaudront bientôt un poste à Bruxelles. Il deviendra une figure importante de la pédagogie bruxelloise. Sur la mère d’Auguste, il ne reste qu’une note écrite par Auguste à l’âge de 77 ans : « Mère rhumatisée chronique ». Rien d’autre. 

En 1876, la famille Ley déménage donc dans la capitale. Dans les notes biographiques qu’Auguste a écrit à la fin de sa vie, le psychiatre aimait à rappeler que ses parents l’ont inscrit dans un jardin d’enfants « d’avant-garde » tenu par une certaine Madame Gallet, puis à l’école-modèle de la Ligue de l’enseignement où son père enseigne. Cette précision est loin d’être anodine, elle inscrit d’emblée la famille Ley dans un courant libéral progressiste du 19e siècle.

Élève à l’Athénée royal d’Ixelles où il fait ses humanités gréco-latines, Auguste décide de marcher sur les pas de son père en s’inscrivant à l’« École normale », lieu où l’on formait alors les instituteurs en Belgique. Auguste obtient son diplôme en 1891. Le pédagogue Sylvain De Coster – auteur d’une notice biographique de Ley – notait, en 1976, que c’est cependant un choix d’aîné d’une famille nombreuse (ils sont en effet cinq enfants, 4 garçons et 1 fille) de la classe moyenne, motivé par le désir de « posséder rapidement un moyen de gagner sa vie, si les circonstances l’exigeaient ». Les circonstances seront en faveur de la famille Ley : la même année, Auguste peut s’inscrire en faculté de médecine à l’Université libre de Bruxelles. Auguste devient docteur en médecine en 1897. Rodolphe Ley (1884-1973), l’un de ses trois frères, sera lui aussi médecin.  

À 18 ans, Auguste s’affilie au Parti Ouvrier belge (POB). Un choix que certains qualifient d’audacieux, surtout pour un homme ambitieux comme lui ; ce choix politique n’étant « pas toujours compatible avec le souci d’une carrière publique » (De Coster, 1976). Qu’importe ! Auguste aura toujours le courage de ses opinions. Pour le meilleur comme pour le pire, comme le souligne Louise dans l’épisode 4. Cette affiliation précoce au POB peut expliquer l’origine de son amitié avec celui que l’on surnommait le « patron » du POB : Émile Vandervelde (1866-1938). Le socialiste nommera en effet Auguste à de nombreux postes tout au long de sa carrière. Mais on va y revenir.

Auguste Ley, "pionnier de l'enseignement spécial"

En 1897, à peine diplômé, Auguste Ley s’établit à Anvers où il devient spécialiste de médecine infantile. Auguste conjugue donc sa formation d’instituteur à celle de médecin. En 1898, il part à Londres où il s’initie aux méthodes d’enseignement pour les enfants « peu doués ». C’est dès lors très logiquement qu’en 1899, lorsqu’une école d’enseignement spécial pour enfants dits « arriérés » ouvre à Anvers, il y est nommé médecin en chef. 

Auguste y déploie – dit-on – une grande activité dans le domaine des recherches biologiques et psychologiques concernant les « enfants arriérés ». À peine installé, il aurait multiplié les initiatives. L’une des plus remarquées est la création au sein même de l’école d’un « laboratoire de psychologie ». Ce laboratoire est en effet l’un des premiers du genre en cette fin de siècle belge. La psychologie est alors une science jeune en pleine construction et en recherche de légitimité académique. L’enfance sera l’un des terrains privilégiés des premiers psychologues. Auguste a participé à ce courant que l’on nomme alors « pédologie », littéralement étude de l’enfant. 

C’est dans cette école qu’il réalise sa thèse de doctorat consacrée à « l’arriération mentale » qu’il défend en 1904 à l’Université de Bruxelles. Auguste sillonne alors l’Europe pour se perfectionner. À Heidelberg, en 1903, il travaille auprès d’Emil Kraepelin considéré comme l’un des fondateurs de la psychiatrie moderne. À Paris, il rencontre les grands noms de la psychologie française : Alfred Binet et Théodore Simon à qui l’on doit l’échelle métrique de l’intelligence, un test de développement intellectuel.

Sa vision de « l’enfance arriérée » serait « humaniste » (Segers, 1973) pour certains. Dans ce travail de 263 pages, Auguste Ley présente déjà les idées qu’il défendra tout au long de sa vie : la toute puissance du médecin – en préconisant la direction des écoles spéciales à des médecins – et l’importance de rendre « utile » à la société tout « ce que d’autres considèrent comme le déficit et le déchet », ici, l’enfance dite « anormale ». Sa thèse se conclut par ces mots :

« L’enfant arriéré est donc un être capable de vivre dans la société et d’y constituer une unité utile »

En ce début de siècle, Auguste Ley devient un pédologue en vue. Cette activité de médecin « s’occupant de pédologie » a très souvent été oubliée, regrettait le pédagogue Jean Segers. Ce court passage par l’enfance – de 1897 à 1905 – lui vaudra cependant en 1919 une nomination en tant que médecin en chef de l’enseignement spécial de la ville de Bruxelles. À l’inverse d’Ovide Decroly (1871-1932) qui passe de la neurologie à l’enfance pour devenir le « Saint de l’Éducation nouvelle » (Depaepe, Simon & Van Gorp, 2003). Auguste Ley fait le chemin inverse en délaissant les questions de pédagogie au profit de la psychiatrie. Rien ne permet de saisir ce qui a déterminé ce choix. Les deux hommes sont cependant très proches. Auguste croit tant en la méthode mise au point par Decroly qu’il inscrit ses deux enfants – Jacques, né en 1900, et Madeleine, née en 1901, à l’École de l’Ermitage fondée par Decroly en 1907. À la mort de Decroly, Auguste devient président du comité organisateur de l’école de 1932 à 1950.

Auguste Ley, médecin-chef du Sanatorium Fort Jaco

C’est en novembre 1905 que la carrière d’Auguste prend un nouveau tournant : il est nommé médecin-chef du Sanatorium du Fort Jaco à Uccle. Ce premier poste dans les « asiles » belges marque aussi les premières polémiques. Sa nomination provoque en effet quelques remous dans le monde psychiatrique belge qui lui reproche son manque d’expérience. Toujours prompt à répondre à ses détracteurs avec un « art de tout dire sans froisser personne » (Alexander, 1956), Auguste leur répondra en 1908 que Boulenger (son médecin-adjoint) et lui sont « heureux de n’avoir pas eu l’occasion de [s]’abîmer dans ce milieu déprimant des établissements belges d’aliénés » (Ley, 1908).  

Devant la Société de Médecine mentale dont il est membre depuis 1900, Auguste ne cessera de démontrer l’étendu des réformes, changements et transformations qu’il opère au sein de cette clinique privée. Ces rapports – un « travail-réclame », selon ses détracteurs – permettent de saisir toutes les idées dites « progressistes » d’Auguste. 

Ainsi, aux yeux du jeune psychiatre, les mots sont importants. Aussi, l’une des premières initiatives qu’il prend à son arrivée est de troquer l’étiquette de l’établissement : le Fort-Jaco ne sera plus ni un asile ni un établissement d’aliénés, mais un « sanatorium ». Afin de ménager le « moral des malades » (Ley, 1908), il introduit également une nouvelle dénomination des quartiers : finis « quartier des gâteaux, des agités, etc », désormais de simples numéros permettent d’identifier les différentes sections de l’établissement. 

En ce début de siècle, la psychiatrie belge accuse encore le coup d’un rapport de la Commission d’Inspection des Établissements d’Aliénés de Belgique qui, en 1892, fut un « véritable réquisitoire » contre les asiles. Le jeune psychiatre semble vouloir bousculer ce petit monde en appliquant les idées « modernes » qu’il prône. D’abord, il veut rendre ses lettres de noblesse à la psychiatrie, notamment en reconsidérant le rôle du « médecin d’asile ». Les institutions psychiatriques du 19e siècle étaient en effet peu médicalisées. Au début du 20e siècle, les médecins vont lutter pour prendre le pouvoir sur les administrateurs et les religieuses qui étaient alors en charge du soin des « aliénés ». Auguste Ley fait partie de ces médecins : l’homme croit fermement en l’autorité absolue du médecin sur l’administration et le personnel infirmier. Plus encore, Auguste estime que les « malheureux malades » des asiles ont « droit aux soins conformes aux données modernes de la thérapeutique psychiatrique ». 

Après une lutte âpre de huit mois contre les religieuses de Saint Vincent de Paul alors en charge du soin des malades au Fort Jaco, Auguste réussit à s’en débarrasser. En juillet 1906, une « petite colonie d’infirmières hollandaises » diplômées et expérimentées arrive donc au Fort-Jaco pour remplacer les religieuses. « Quelques mois après leur arrivée, le service n’était plus à reconnaître », écrit-il fièrement dans un rapport entièrement consacré au service des infirmières hollandaises du Fort Jaco. Auguste Ley prend soin de son personnel infirmier ; il leur installe une zusterhuis dans laquelle chaque infirmière dispose de sa petite chambrette et où il reproduit le « salonnet » bourgeois dans lequel les zusters peuvent trouver un piano, des jeux et des journaux. Soucieux de l’éducation des élèves-infirmières qu’il a sous ses ordres, Auguste fonde au sein même de l’établissement une école d’infirmières. Son épouse depuis 1897, Marie de Poorter – qui serait elle aussi médecin – y enseignera. Auguste prétend dans ce même rapport que sa petite école d’infirmerie scientifique a été la base de la création de l’École belge d’Infirmières fondée en 1908. Une affirmation que l’on est bien en peine de vérifier dans l’histoire de la profession en Belgique. 

Auguste se targue également d’organiser avec le personnel des petites fêtes et réunions amicales afin de de créer des liens entre toutes et tous au sein de l’établissement dont il est directeur. Ces liens amicaux qu’il cherche à créer au sein de son personnel ne mettent cependant pas médecins et infirmières sur un pied d’égalité. Au  Fort Jaco, Auguste impose une hiérarchie très claire, affirmant et  réaffirmant sans cesse la prépondérance de l’autorité médicale sur les infirmières. 

En l’espace de deux ans, Auguste explique avoir réussi à mettre en place, au sein de cet « établissement pour indigentes », « un service modèle, avec un personnel spécialement préparé qui, le premier en Belgique, arrive à réaliser le no-restraint complet » (le soin sans contention). Si on se fie à ce rapport, la liste de ses réformes est longue : Auguste aurait également mis en place la suppression des cellules d’isolement et un pavillon libre et ce, comme il aime tant le rappeler, « sans se soucier de l’hostilité des autorités légales ». Auguste, alors même qu’il est un jeune psychiatre qui a tout à prouver, fait déjà fi du règlement au nom de la science et de la modernité. Des arguments qu’il avancera également pour se défendre de l’autopsie clandestine d’Elisabeth Lankester. 

Ce « travail-réclame » ne passe pas auprès de certains médecins d’asile qui l’accusent d’embellir ses résultats et de « critiquer pour exalter ses mérites » (Swolfs, 1908). Mais Auguste a semble-t-il gagné la bataille, sa carrière de psychiatre est lancée. En 1912, il succède à « son maître » Hector Denis à la chaire de psychologie de l’ULB. L’année suivante, il obtient celle de psychiatrie. En 1914, il devient médecin-chef du « vieil asile-dépôt » à l’Hôpital Saint-Jean où il autopsiera clandestinement Elisabeth Lankester. Il le reste jusqu’en 1931, l’année où l’asile-dépôt devient l’Institut de psychiatrie Brugmann.

Auguste Ley, anti-alcoolique féroce

Auguste était connu comme un bon vivant, un homme qui ne boudait pas « les substantielles jouissances ». Pourtant, et au grand étonnement de ses étudiants, l’homme – disait-on – n’aurait jamais touché une goutte d’alcool. Certains prétendent qu’il en est devenu adversaire après avoir « mesuré les responsabilités de l’alcool dans les arriérations mentales infantiles » (Moulin, 1980). Auguste reste en effet connu comme un « anti-alcoolique féroce ». L’alcool sera le combat de sa vie.

Ce combat, Auguste n’est pas le seul à le porter. À la fin du 19e siècle, les discours sur la dangerosité des classes ouvrières se concentrent sur l’alcoolisme. Les médecins se joignent à ces discours qui seront également récupérés par les mouvements politiques de cette fin de siècle. L’alcool apparaît comme l’un des agents principaux de la « dégénérescence » de la « race belge ». Dans ces discours, l’alcoolisme est non seulement criminalisé, mais il est aussi « pathologisé ». 

L’alcool est l’un des combats centraux du socialisme belge qui, dès 1898, fonde la Ligue socialiste contre l’alcoolisme. Il sera aussi l’une des premières causes du féminisme belge. L’alcoolisme apparaît aux yeux de ces femmes bourgeoises comme l’ennemi numéro un des foyers belges. 

Certains des adversaires de l’alcoolisme réclament la modération – la tempérance, par exemple, est le concept clé des catholiques. Auguste Ley, lui, prône l’abstinence absolue. Au Fort Jaco, le psychiatre interdit toute consommation d’alcool afin « de montrer [à l’aliéné et au nerveux] par les faits et par l’expérience personnelle, qu’on peut vivre bien portant et joyeux sans consommer la moindre quantité d’alcool » (Ley, 1908). 

Ce combat le rapproche plus encore d’Émile Vandervelde, ministre de la Justice de 1918 à 1921, auteur de la célèbre « Loi Vandervelde » sur la répression de l’alcoolisme votée en 1919. Dans une Belgique très libérale, cette loi fait polémique et provoque de nombreux remous.

Ce combat ardent contre l’alcoolisme qui faisait, dit-on, sourire les étudiants et parfois même ses collègues lui a permis d’être invité aux quatre coins du monde pendant l’entre-deux-guerres. En 1920, par exemple, il est invité par le Gouvernement des États-Unis à faire un rapport au Congrès international de Washington sur le thème « Alcoolisme et criminalité ». Président de la Ligue antialcoolique jusqu’à sa mort, c’est en tant qu’adversaire de l’alcoolisme qu’Auguste Ley officiera à la Société belge d’Eugénique créée en 1920.

Auguste Ley, le nudiste

Son nudisme – semble-t-il « notoire » – a fait l’objet de nombreuses railleries au sein de l’Université de Bruxelles. « En [était]-il ou non? » est une question que ses étudiants n’ont cessé de se poser. Ses étudiants aimaient en effet l’imaginer « se promenant dans le simple appareil du Faune, la barbe fendant l’air et livrant son corps d’albâtre aux caresses d’une brise folichonne » (Funck-Cinzano, 1936). Auguste, lui, restait d’après les sources très mystérieux sur le sujet.

Seul le texte Gymnastique et lumière basé sur une conférence faite le 25 mars 1933 à la Ligue belge d’Éducation physique permet de saisir un peu mieux sa vision du nudisme. Fustigeant à la fois « l’exhibitionnisme mondain qui sévit sur certaines plages » et « les hommes et les femmes qui font des difficultés pour se dévêtir », Auguste y recommande « l’exercice pratiqué nu, en plein air et au soleil ».

C’est dans les années 1920 que le nudisme s’est imposé en Belgique. Dans le pays, le mouvement est dominé par deux groupes : De Spar (Anvers et Gand) et Hélios (Bruxelles). Ce dernier aurait compté en 1934 – l’année de son pic – plus de 8000 membres issus de la petite bourgeoisie urbaine libérale et socialiste. Qu’Auguste soit un adepte du nudisme n’a rien d’étonnant lorsqu’on s’intéresse au fondement de ce mouvement : le nudisme est en effet un courant réformateur qui fait de la nature et le soin du corps le moyen d’éradiquer les fléaux de la modernité. Se promener nu relevait de la pure expression de la beauté et de la communion entre l’homme et la nature. 

Mais dans l’entre-deux-guerres belge, pratiquer le nudisme relève souvent du défi. Ces mouvements craignent plus que tout de tomber sous les coups de l’article 385 du code pénal qui prévoit une peine de prison (entre 1 mois et 1 an) et une amende allant jusqu’à 500 frs belges contre toute personne qui « aura[it] publiquement outragé les mœurs par des actions qui blessent la pudeur ». Aussi, pour se protéger, ces communautés tentent de convaincre les non-pratiquants du but « noble » de la culture nudiste. Différenciant notamment le nudisme de l’érotisme, Hélios, par exemple, défend l’idée d’une « nudité chaste ». Malgré des règles très strictes que les communautés nudistes publient afin de rassurer leurs détracteurs, ils deviendront les cibles favorites des ligues de moralité catholiques qui sévissent dans l’entre-deux-guerres. 

De nombreuses plaintes sont déposées, l’une d’entre elles concerne treize nudistes poursuivis pour outrage aux mœurs en 1933. Ces derniers étaient membres du cercle bruxellois « Mieux vivre » qui en comptait 250 parmi lesquels des avocats, des médecins et même un expert au Parquet :  ceux-ci « furent mis d’office hors de cause ». Parmi les grands absents du procès figure un certain « docteur Ley [médecin légiste (sic) et célèbre aliéniste] » qui, « rompu aux pratiques judiciaires », a réussi à échapper à la justice.

Auguste Ley, l'eugéniste négatif

L’entre-deux-guerres constitue la période la plus prolifique d’Auguste. Au sortir de la guerre, le désormais professeur d’Université est sollicité partout. Sillonnant le monde pour combattre l’alcoolisme, Auguste fait partie des 25 professeurs des Universités de Bruxelles et de Liège à effectuer une mission d’étude à Moscou en 1935. 

En 1919, son cher ami Émile Vandervelde le nomme inspecteur adjoint des asiles et des colonies. Encore une fois, Auguste multiplie les actions et aurait relevé – d’après lui – notablement le niveau des hôpitaux psychiatriques belges. En 1920, il est nommé directeur du service d’anthropologie pénitentiaire. Sous sa direction sont créées les premières annexes psychiatriques des prisons. Auguste Ley – au même titre que Louis Vervaeck (1872-1943) – demeure en effet un représentant important de la médicalisation de la criminalité et l’un des partisans de l’internement des criminels (Deneckere, 2005). Des États-Unis, il rentre convaincu de la nécessité de répandre en Europe la notion d’hygiène mentale. En 1921, il œuvre donc à la création de la Ligue belge d’Hygiène mentale. Auguste Ley est précurseur d’un mouvement qui élargit le champ d’intervention de la psychiatrie en la faisant sortir des asiles pour l’imposer dans la société. 

En 1920, il rejoint la Société belge d’Eugénique en tant que spécialiste de l’alcoolisme. De nombreux grands réformateurs sociaux en sont les chefs de section. Chacun y représente sa spécialité : Ovide Decroly, la pédagogie ; Paul Wets, célèbre juge des enfants de Bruxelles, la législation, etc. L’internationalement célèbre René Sand, spécialiste du Service social, est le rédacteur en chef de l’Organe de la Société belge d’Eugénique ; le Dr Boulenger (ancien médecin-adjoint de Ley au Fort Jaco) en est l’administrateur. Parmi les membres, on retrouve également le gendre d’Auguste, le Dr Lucien Wybauw.

Dans l’épisode du Cerveau volé, Louise succombe à une explication « sur-simplifiée » de ce que fut l’eugénisme : l’eugénisme n’est pas seulement « une pseudo-science qui a attiré les extrémistes » (Levine, 2017). L’histoire de l’eugénisme est bien plus complexe. L’eugénisme s’est développé dans le monde entier et a fait des adeptes partout et pas seulement à droite. Le mouvement part d’une « bonne intention », celle de « créer un monde meilleur » – un monde meilleur dont les définitions diffèrent grandement d’un eugéniste à l’autre.  

Après la Première Guerre mondiale, l’eugénisme s’impose dans la société comme une « solution » contre ce que l’on appelle alors les « maladies » que les eugénistes belges qualifient de « sociales » telles que le paupérisme, la criminalité, les maladies vénériennes, la tuberculose, l’alcool, les stupéfiants et les maladies héréditaires. « Protéger la race » contre les « fléaux sociaux » est la rengaine préférée des eugénistes. La science va apparaître comme le meilleur remède.

Tentant de mettre au clair leurs principes « déformés par les journaux », les membres de la Société belge d’Eugénique présentent l’eugénisme comme la « science de l’amélioration de la race » rappelant au passage qu’il existe des « races mieux douées ». On associe volontiers l’eugénisme au racisme et à l’antisémitisme, Auguste toutefois ne semble pas fonder son eugénisme sur ces bases. Dans ses travaux, on ne retrouve nulle trace explicite de racisme ou d’antisémitisme. Ceux qu’Auguste vise sont les « êtres faibles » et les « dégénérés », ceux qu’il soigne dans les institutions psychiatriques et qui représentent à ses yeux « un envahissement onéreux » pour la société.  

En 1922, dans les pages de l’organe de la Société belge d’Eugénique, Auguste Ley estime que la stérilisation des sujets d’asiles constitue une « mesure extrême ». Sans que l’on puisse saisir un glissement, Auguste changera d’avis : il devient dans la Belgique des années 1930 le représentant de ce que l’on nomme l’eugénisme négatif, celui qui cherche à éliminer les gènes indésirables de la population à travers les restrictions de mariage et la stérilisation. Auguste n’a eu de cesse d’insister sur cette nécessité. En 1937, dans le Journal belge de Neurologie et de Psychiatrie, Auguste fustige « ceux qui délibérément sont opposés à toute restriction dans le domaine de la fécondité de ces souches morbides et protestent contre les mesures radicales prises par certains pays, progressifs cependant en matière d’assistance sociale ». Ce pays progressif qu’il évoque est sans aucun doute les États-Unis où pas moins de 30 états entre 1907 et 1963, ont pratiqué des stérilisations forcées. 

L’épisode eugéniste de Ley n’est jamais évoqué dans les quelques bio-bibliographies qui lui furent consacrées dans la seconde moitié du 20e siècle. Auguste ne l’a jamais lui non plus rappelé nulle part. La Belgique a préféré oublier son moment eugéniste. Les historiens le lui rappelleront à la fin du 20e siècle.

Les dernières années d'Auguste Ley

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la santé mentale déjà fragile de Madeleine, la fille d’Auguste, se dégrade. Une dernière crise lui vaut un internement dont elle ne sortira jamais. On sait que Madeleine subira une lobotomie. On mourrait d’envie de savoir si celui qu’elle surnommait « p’pa » avait permis ou a conseillé l’opération. On ne le saura sans doute jamais, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’Auguste qui fut le premier à pratiquer la malariathérapie et la ponction lombaire en Belgique a sans doute cru que cette si prometteuse procédure pourrait lui rendre sa fille. 

En 1946, « la petite m’man » de Madeleine – Marie De Pooter – décède. Auguste Ley se console dans les bras de son assistante à l’Université libre de Bruxelles : Marie-Louise Wauthier qu’il épousera en secondes noces. De 30 ans sa cadette, Marie-Louise est docteure en pédagogie. Elle s’est formée aux côtés du grand ami d’Auguste : Ovide Decroly. En 1930, elle ouvre sa propre école privée à Forest où elle applique les principes pédagogiques de Decroly.

Wauthier apparaît pour la première fois aux côtés d’Auguste en 1937. Ensemble, ils écrivaient cette année-là un article sur « La Mesure de l’intelligence par la méthode des tests chez l’étudiant d’Université » dans les Annales médico-psychologiques. 

Au milieu des années 1930, Auguste a « parmi les étudiants la réputation […] d’être un pourfendeur de cœur ». On ne sait si cette réputation est fondée sur une relation extra-conjugale avec Marie-Louise ou quelques autres femmes. Quoi qu’il en soit, Marie-Louise est également la co-autrice du seul livre écrit par Auguste Ley, et basé sur les cours qu’ils donnaient lors du séminaire de psychologie. Ce livre, qui paraît en 1946 aux Presses Universitaires de France, est intitulé Études de psychologie instinctive et affective. Malgré ses nombreuses contributions à la pédagogie et la psychologie en Belgique, Marie-Louise Wauthier reste cependant connue pour avoir révélé en 1985, à travers la publication de lettres échangées avec Ovide Decroly, sa liaison avec ce dernier, bousculant l’image de « saint » que les decrolyens les plus orthodoxes entretenaient du grand pédagogue belge.

© Admirable-facades-Brussels

Vers la fin de sa vie, Auguste quitte Uccle où il vivait depuis 1905 et sa grande maison pour s’installer à Ottignies avec Marie-Louise. À 70 ans, Auguste faisait encore des ascensions à 3500m, écrit-il fièrement à 77 ans dans la note santé que Marie-Louise a rangée dans les papiers de son défunt mari. 

Jusqu’à la fin, Auguste Ley participe à des journées d’études et écrit encore de nombreux articles, il ne s’est jamais arrêté de le faire. Ses dernières publications ont trait encore et toujours à l’alcoolisme, mais surtout à la Défense sociale et au rôle du médecin dans les tribunaux. Une large majorité de ses écrits sont en effet publiés dans la Revue de Droit pénal et de Criminologie.

Le dernier article de l’« octogénaire au teint fleuri » paraît en 1955, soit un an avant sa mort, il est consacré à « l’étude médico-juridique de l’homosexualité ». Cet article écrit en collaboration avec André Marchal, substitut de l’Auditeur militaire, préconise de protéger « la jeunesse mâle » contre le « prosélytisme » homosexuel jusqu’à l’âge de 21 ans. Auguste Ley y présente l’homosexualité « non comme un vice, mais comme une anomalie et une infirmité ». Il y reprend aussi sa vieille rengaine anti-alcoolique soulignant les « antécédents héréditaires, souvent alcooliques » des homosexuels.

En 1965, une loi spécifique – la première en Belgique – sur l’homosexualité est votée : sous le titre de protection de la jeunesse, elle réprime l’attentat à la pudeur commis sans violence sur la personne du même sexe âgée de moins de 18 ans. La majorité sexuelle des hétérosexuel·le·s est, elle, fixée à 16 ans. Les conseils de l’octogénaire ont encore été pris en compte. 

Auguste meurt le 10 janvier 1956. Dans l’enveloppe Kraft que Marie-Laure Wybauw nous a donnée, on a retrouvé deux feuillets sur lesquels Auguste a rédigé le faire-part de son décès. L’homme savait qu’il mourrait dans les années 1950. Il demande « à ne prévenir personne avant l’incinération ».

Sources

Auguste raconté par Auguste

L’enveloppe Kraft grâce à laquelle Louise décrit Auguste existe bel et bien. On l’a récupérée à la suite de notre première rencontre avec Marie-Laure Wybauw au printemps 2018, au début de l’écriture du « Cerveau volé ». Cette enveloppe recèle de pépites de documents ayant appartenu à Auguste : sa carte d’auteur aux Presses Universitaires de France, une note sur la forme physique d’Auguste écrite par lui-même à l’âge de 77 ans, des longues lettres adressées à sa seconde épouse, des poèmes de Proudhon soigneusement recopiés par Auguste, le faire-part de décès de Marie De Poorter, sa première épouse, etc. et puis il y a cette note biographique écrite par Auguste. Ce court document dactylographié « fait à Ottignies par mon mari », selon Marie-Louise Wauthier, permet de saisir comment le psychiatre alors âgé d’environ 80 ans se présentait au monde et voulait être remémoré.  

Le professeur Ley raconté par ses étudiants

Les Archives de l’Université libre de Bruxelles possèdent ce que l’on nomme les dossiers administratifs et biographiques de chaque personne ayant occupé une fonction au sein de l’Université. Ces dossiers sont constitués de lettres de candidatures, de contrats, d’évaluations, d’avis de décès, de coupures de presse concernant le membre en question, etc. Parfois, ces dossiers contiennent aussi des copies de revues étudiantes dans lesquelles les membres du personnel enseignant apparaissent. Ces articles constituent de véritables mines d’or pour saisir l’enseignant qui se cache derrière le chercheur, la réputation des professeurs, les rumeurs les entourant, etc. Le Professeur Ley n’y a pas échappé et les étudiants ne l’ont pas raté. Grâce à ces articles – en l’occurrence 2 dans le dossier du Professeur Ley – on peut ainsi découvrir qu’il avait la réputation d’être un « pourfendeur de coeurs ». Les étudiants ironisent par ailleurs sur son nudisme notoire et son anti-alcoolisme féroce tant dans l’un que dans l’autre article. Son rôle d’expert dans les tribunaux a fait également l’objet de nombreuses railleries de la part des étudiant·e·s, ironisant sur la facilité avec laquelle le psychiatre invoquait le « lourd passé sanitaire » des accusés afin de les acquitter ou de les mettre « en observation dans un asile ».

[Bruxelles Universitaire, 4 février 1936, n°12. ULB, Archives, H12 Ley A (1936)]

Treize nudistes en correctionnelle

Parmi les documents personnels d’Auguste Ley conservés par Marie-Louise Wauthier (et dont Marie-Laure Wybauw, l’arrière petite fille de Ley, a ensuite hérité avant de nous les transmettre) se trouvait cet article de magazine revenant sur le procès de treize nudistes devant le Tribunal correctionnel de Bruxelles en 1933. Les passages où Auguste Ley apparaît ont été soulignés certainement par Marie-Louise Wauthier sans que l’on puisse toutefois en être certain·e·s. Rien non plus ne nous permet d’identifier le magazine dans lequel se trouvait cet article ni même sa date de parution. Toutes les pages de l’article n’ont pas été gardées : la signature de l’auteur ou l’autrice de l’article n’apparaît pas non plus. C’est très souvent le cas avec les documents que l’historien·ne ou l’archiviste récupère des particuliers. Pour retrouver les références exactes de cet article, il faudrait identifier tous les magazines francophones belges et les éplucher un par un. On n’a pas eu le temps de le faire, mais si quelqu’un a une idée de sa provenance, n’hésitez pas à nous contacter ! 

Bibliographie

« Auguste Ley », À leur chaire… Bruxelles 1938. ULB/I 16-P1, n°1. Archives ULB, Dossier du Professeur Auguste Ley, H12 Ley A (1938). 

Sylvain De Coster, « Auguste Ley », dans Biographie Nationale publiée par l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, Émile Bruylant, 1976, p. 622-646. 

Michel Coddens, « La Belgique et la psychanalyse. Un rendez-vous manqué ? », L’en-je Lacanien, 2012/2, n°19, p. 141-180. 

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